In the Heart of the Great War

Officier et garçon de café ?

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Reconstituer la vie d’un individu exige de recourir à de nombreuses archives de natures très différentes. C’est à ce prix que toute la complexité du réel peut se dévoiler, comme le rappelle le parcours étonnant, au croisement du civil et du militaire, du capitaine et patron d’un débit de boisson Louis Guérin.

C’est par l’intermédiaire du journal des marches et opérations du 47e régiment d’infanterie, une source éminemment militaire puisqu’elle est en quelque sorte le journal de bord de l’unité, que nous avons rencontré celui qui n’était alors pour  nous que le « sous-lieutenant à titre temporaire Guérin ». Ignorant sa date et son lieu de naissance, il ne nous est malheureusement pas possible d’en savoir plus à propos du déroulement de la carrière de cet officier. La série Ye du Service historique de la Défense regroupant les dossiers de carrière des officiers subalternes et supérieurs de l’armée française de la Grande Guerre pourrait s’avérer intéressante mais rien n’assure que son dossier ait été conservé. Sans compter que le nom Guérin est très répondu et que cette recherche a a priori tout de la quête d’une aiguille dans une botte de foin.

C’est par l’intermédiaire d’un dossier relatif à la perception de la contribution sur les bénéfices exceptionnels réalisés pendant la guerre que nous avons retrouvé, par le plus grand des hasards, le sous-lieutenant à titre provisoire Guérin devenu, au début de l’année 1918, capitaine au sein de ce même 47e régiment d’infanterie de Saint-Malo. Alors en convalescence, il rencontre un agent de l’administration fiscale qui souhaite établir le montant des bénéfices réalisés par le café que possède Louis Guérin, au n°1 de la place du champ de mars à Rennes. Dans son rapport, il décrit ainsi ce débit de boisson :

« L’établissement qu’il exploite est un café où se fait la vente habituelle d’apéritifs, vins, liqueurs, bières, café et eaux (pas de cidre). Sa clientèle est composée d’habitués dont le nombre a diminué de moitié depuis la guerre et les vides ainsi produits par la mobilisation n’ont été un peu comblés que parce que M. Guérin n’a pas augmenté les consommations dans les mêmes proportions que ses confrères ; cette clientèle est formée de petits employés de commerce et commerçants, peu de personnes de passage, et le prix des apéritifs ne dépasse pas 0,50f. »

Cette archive est pour nous d’un grand intérêt. Non seulement elle nous permet de remonter le fil du parcours militaire de cet individu mais elle montre que la vie professionnelle civile ne disparaît pas sous les galons d’officier. Certes, le rapport de l’agent de l’administration fiscale ne nous dit pas qui Louis Guérin place à la tête de son établissement, puisqu’il ne peut à l’évidence pas être en même temps au front et à Rennes. Pour autant, à lire ce document, il ressort que c’est bien lui qui, à distance, continue de prendre les grandes décisions stratégiques, comme par exemple l’établissement de la politique tarifaire.

Louis Guérin est d’autant plus au croisement des sphères civiles et militaires que son café est situé sur la place du champs de mars à Rennes, c’est-à-dire là même où, lors de la Belle époque, ont lieu toutes les prises d’armes des unités tenant garnison au sein du chef-lieu du département d’Ille-et-Vilaine. C’est d’ailleurs là que se déroulent dans les années 1920 les imposantes commémorations du 11 novembre. Gageons que Louis Guérin est alors aux premières loges, tant en tant que garçon de café qu’ancien capitaine d’infanterie.

Erwan Le Gall

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